Ce détail d'un dessin de Victor Hugo représente un pégase en furie s'élevant vers le firmament.

La Trappe d’en bas et la Trappe d’en haut – Strophe cinquième

La Trappe d’en bas et la Trappe d’en haut – Les références

La Fin de SatanLivre premier : Le Glaive ;
Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor Hugo, Poésie IV, p 33.

La Trappe d’en bas et la Trappe d’en haut – L’enregistrement

Je vous invite à écouter La Trappe d’en bas et la Trappe d’en haut, un poème de La Fin de Satan, de Victor Hugo.

La Trappe d’en bas et la Trappe d’en haut


La Trappe d’en bas et la Trappe d’en haut – Le texte

Strophe cinquième

La Trappe d’en bas et la Trappe d’en haut

1

L’infini se laissait pousser comme une porte ;
Et tout le premier jour se passa de la sorte ;
Et les aigles montaient.

Or Nemrod, sans le voir,

Sentit, au souffle obscur qui se répand le soir,
Que la nuit froide allait ouvrir sa pâle crypte ;
Les mains sur les genoux comme l’Hermès d’Égypte,
Il dit au noir : — Hibou que ma droite soutient,
Vois comment est la terre et ce qu’elle devient. —
L’eunuque ouvrit la trappe en bas, et dit : — La terre,
Tachée et jaune ainsi qu’une peau de panthère,
Emplit l’immensité ; dans l’espace changeant
Les fleuves sont épars comme des fils d’argent ;
Notre ombre noire court sur les collines vertes ;
De vos ennemis morts les plaines sont couvertes
Comme d’épis fauchés au temps de la moisson ;
Les villes sont en flamme autour de l’horizon ;
Ô Roi, vous êtes grand. Malheur à qui vous brave !
— Approchons-nous du ciel, dit Nemrod ? — et l’esclave
Ouvrit la trappe haute et dit : — Le ciel est bleu.

2

Et les aigles montaient.

L’espace sans milieu

Ne leur résistait pas et cédait à leurs ailes ;
L’ombre, où les soleils sont comme des étincelles,
Laissait passer ce char plein d’un sombre projet.
Lorsque l’eunuque avait faim ou soif, il mangeait ;
Et Nemrod regardait, muet, cette chair noire
Prendre un pain et manger, percer une outre et boire ;
Le chasseur infernal qui se croyait divin
Songeait, et, dédaignant le maïs et le vin,
Il buvait et mangeait, cet homme de désastres,
L’orgueil d’être traîné par les aigles aux astres.
Sans dire un mot, sans faire un geste, il attendit,
Rêveur, une semaine entière, puis il dit :
— Vois comment est la terre. — Et l’eunuque difforme
Dit : — La terre apparaît comme une sphère énorme
Et pâle, et les vapeurs, à travers leurs réseaux,
Laissent voir par moments les plaines et les eaux. —
Nemrod dit : — Et le ciel ? — Zaïm reprit : — Roi sombre,
Le ciel est bleu. —

3

Le vent soufflait en bas dans l’ombre.

Et les aigles montaient.

Et Nemrod attendit

Un mois ; montant toujours ; puis il cria : — Maudit,
Regarde en bas et vois ce que devient la terre. —
Zaïm dit : — Roi, sous qui la foudre doit se taire,
La terre est un point noir et semble un grain de mil. —
Et Nemrod fut joyeux. — Nous approchons, dit-il.
Vois ! regarde le ciel maintenant. Il doit être
Plus près. — Zaïm leva la trappe et dit : — Ô maître,
Le ciel est bleu. —

4

Le vent triste soufflait en bas ;

Et les aigles montaient.

L’archer des noirs combats

Attendit, sans qu’un souffle échappât à son âme,
Un an, montant toujours, puis : — Chien que hait la femme,
Cria-t-il ! Vois ! La terre a-t-elle encor décru ?
L’eunuque répondit : — La terre a disparu.
Roi, l’on ne voit plus rien dans la profondeur sombre.
Nemrod dit : — Que m’importe une terre qui sombre !
Vois comment est le ciel. Approchons-nous un peu ?
Regarde. — Et Zaïm dit : — Ô roi, le ciel est bleu.

5

Le vent soufflait en bas.

Tournant son cou rapide,

Un aigle alors cria : — J’ai faim, homme stupide ! —
Et Nemrod leur donna l’eunuque à dévorer.

Les aigles montaient.

Rien ne venait murmurer

Autour de la machine en sa course effrénée.
Nemrod, montant toujours, attendit une année,
Dans l’ombre, et le géant, durant ce noir chemin,
Compta les douze mois sur les doigts de sa main ;
Quand l’an fut révolu, le sinistre satrape
Resté seul, n’ayant plus l’eunuque, ouvrit la trappe
Que le soleil dora d’une lueur de feu ;
Et regarda le ciel, et le ciel était bleu.

6

Alors, son arc en main, tranquille, l’homme énorme
Sortit hors de la cage et sur la plate-forme
Se dressa tout debout et cria : Me voilà.
Il ne regarda rien en bas ; il contempla,
Pensif, les bras croisés, le ciel toujours le même ;
Puis, calme et sans qu’un pli tremblât sur son front blême,
Il ajusta la flèche à son arc redouté.
Les aigles frissonnants regardaient de côté.
Nemrod éleva l’arc au dessus de sa tête,
Le câble lâché fit le bruit d’une tempête,
Et, comme un éclair meurt quand on ferme les yeux,
L’effrayant javelot disparut dans les cieux.

Et la terre entendit un long coup de tonnerre.

7

Un mois après, la nuit, un pâtre centenaire
Qui rêvait dans la plaine où Caïn prit Abel,
Champ hideux d’où l’on voit le front noir de Babel,
Vit tout à coup tomber des cieux, dans l’ombre étrange,
Quelqu’un de monstrueux qu’il prit pour un archange ;
C’était Nemrod.

8

Couché sur le dos, mort, puni,

Le noir chasseur tournait encor vers l’infini
Sa tête aux yeux profonds que rien n’avait courbée.
Auprès de lui gisait sa flèche retombée.
La pointe, qui s’était enfoncée au ciel bleu,
Était teinte de sang. Avait-il blessé Dieu ?

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