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Ce détail d'un dessin de Victor Hugo représente l'océan au pied d'une falaise. On aperçoit une gerbe d'écume sur la droite.

IV. La source tombait du rocher…

La source tombait du rocher… – Les références

Les contemplationsLivre cinquième : En marche ;
Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor HugoPoésie II, p 433.

La source tombait du rocher… – L’enregistrement

Je vous invite à écouter La source tombait du rocher…, un poème des Contemplations, En marche, de Victor Hugo.
Il est précédé de III. Écrit en 1846 et Écrit en 1855 et suivi de V. À Mademoiselle Louise B.

La source tombait du rocher…

La source tombait du rocher… – Le texte

IV

La source tombait du rocher
Goutte à goutte à la mer affreuse.
L’Océan, fatal au nocher,
Lui dit : « Que me veux-tu, pleureuse ?

« Je suis la tempête et l’effroi ;
« Je finis où le ciel commence.
« Est-ce que j’ai besoin de toi,
« Petite, moi qui suis l’immense ? »

La source dit au gouffre amer :
« Je te donne, sans bruit ni gloire,
« Ce qui te manque, ô vaste mer !
« Une goutte d’eau qu’on peut boire. »

Avril 1854.

Ce détail d'un dessin de Victor Hugo représente un chemin qui contourne trois arbres près d'un champ. Sur la gauche, on aperçoit un château.

XVI. Mors

Mors – Les références

Les contemplationsLivre quatrième : Pauca meae ;
Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor HugoPoésie II, p 415.

Mors – L’enregistrement

Je vous invite à écouter Mors, un poème des Contemplations, Pauca meae, de Victor Hugo.
Il est précédé de XV. À Villequier et suivi par XVII. Charles Vacquerie.

Mors


Mors – Le texte

XVI
Mors


Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,
Noir squelette laissant passer le crépuscule.
Dans l’ombre où l’on dirait que tout tremble et recule,
L’homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.
Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux
Tombaient ; elle changeait en désert Babylone,
Le trône en l’échafaud et l’échafaud en trône,
Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,
L’or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux.
Et les femmes criaient : — Rends-nous ce petit être.
Pour le faire mourir, pourquoi l’avoir fait naître ? —
Ce n’était qu’un sanglot sur terre, en haut, en bas ;
Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats ;
Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre ;
Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre
Un troupeau frissonnant qui dans l’ombre s’enfuit ;
Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit.
Derrière elle, le front baigné de douces flammes,
Un ange souriant portait la gerbe d’âmes.

Mars 1854.

Ce détail d'un dessin de Victor Hugo représente un grand feu au milieu des arbres, au milieu desquels se déroule le "bleu sabbat de ces nocturnes fées".

X. Amour

Amour – Les références

Les ContemplationsLivre troisième : Les Luttes et les rêves ;
Collection Bouquins chez Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor Hugo, Poésie II, p 344.

Amour – L’enregistrement

Je vous invite à écouter Amour, un poème du recueil Les Contemplations, Les Luttes et les rêves, de Victor Hugo.
Il est précédé de IX. Jeune fille, la grâce emplit… et suivi de XI. ?.

Amour


Amour – Le texte

X
Amour


Amour ! Loi, dit Jésus. Mystère, dit Platon.
Sait-on quel fil nous lie au firmament ? Sait-on
Ce que les mains de Dieu dans l’immensité sèment ?
Est-on maître d’aimer ? Pourquoi deux êtres s’aiment,
Demande à l’eau qui court, demande à l’air qui fuit,
Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,
Au rayon d’or qui veut baiser la grappe mûre !
Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure !
Demande aux nids profonds qu’avril met en émoi !
Le cœur éperdu crie : Est-ce que je sais, moi ?
Cette femme a passé : je suis fou. C’est l’histoire.
Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire ;
En plein midi, joyeuse, une fleur au corset,
Illumination du jour, elle passait ;
Elle allait, la charmante, et riait, la superbe ;
Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l’herbe ;
Un oiseau bleu volait dans l’air, et me parla ;
Et comment voulez-vous que j’échappe à cela ?
Est-ce que je sais, moi ? C’était au temps des roses ;
Les arbres se disaient tout bas de douces choses ;
Les ruisseaux l’ont voulu, les fleurs l’ont comploté.
J’aime ! — Ô Bodin, Vouglans, Delancre ! prévôté,
Bailliage, châtelet, grand’chambre, saint office,
Demandez le secret de ce doux maléfice
Aux vents, au frais printemps chassant l’hiver hagard,
Au philtre qu’un regard boit dans l’autre regard,
Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse,
À ce magicien, à cette charmeresse !
Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois,
Vous font recommencer les mêmes pas cent fois,
À la branche de mai, cette Armide qui guette,
Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette !
Demandez à la vie, à la nature, aux cieux,
Au vague enchantement des champs mystérieux !
Exorcisez le pré tentateur, l’antre, l’orme !
Faites, Cujas au poing, un bon procès en forme
Aux sources dont le cœur écoute les sanglots,
Au soupir éternel des forêts et des flots.
Dressez procès-verbal contre les pâquerettes
Qui laissent les bourdons froisser leurs collerettes ;
Instrumentez ; tonnez. Prouvez que deux amants
Livraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants,
Et qu’ils ont fait un pacte avec la lune sombre,
Avec l’illusion, l’espérance aux yeux d’ombre,
Et l’extase chantant des hymnes inconnus,
Et qu’ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus,
Sur l’herbe que la brise agite par bouffées,
Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées,
Éperdus, possédés d’un adorable ennui,
Elle n’étant plus elle et lui n’étant plus lui !
Quoi ! nous sommes encore aux temps où la Tournelle,
Déclarant la magie impie et criminelle,
Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour,
Et le dernier sorcier qu’on brûle, c’est l’Amour !

Juillet 1843.

Ce détail d'un dessin de Victor Hugo représente l'horizon, et le soleil vu par une marguerite.

XXV. Unité

Unité – Les références

Les contemplationsLivre premier : Aurore ;
Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor HugoPoésie II, p 290.

Unité – L’enregistrement

Je vous invite à écouter Unité, un poème des Contemplations, Aurore, de Victor Hugo.
Il est précédé de XXIV. Heureux l’homme, occupé et suivi de XXVI. Quelques mots à un autre.

Unité


Unité – Le texte

XXV
Unité


Par-dessus l’horizon aux collines brunies,
Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
Se penchait sur la terre à l’heure du couchant ;
Une humble marguerite, éclose au bord d’un champ,
Sur un mur gris, croulant parmi l’avoine folle,
Blanche, épanouissait sa candide auréole ;
Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
Regardait fixement, dans l’éternel azur,
Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.
« Et moi, j’ai des rayons aussi ! » lui disait-elle.

Granville, juillet 1836.

Ce détail d'un dessin de Victor Hugo représente le visage de profil d'une jeune femme (Léopoldine, noyée le 4 septembre 1843, à Villequier) avec une étoile au-dessus de son front.

IV. Oh ! je fus comme fou…

Oh ! je fus comme fou… – Les références

Les contemplationsLivre quatrième : Pauca meae ;
Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor HugoPoésie II, p 401.

Oh ! je fus comme fou… – L’enregistrement

Je vous invite à écouter Oh ! je fus comme fou…, un poème des Contemplations, Pauca meae, de Victor Hugo.
Il est précédé de III. Trois ans après et suivi par V. Elle avait pris ce pli….

Oh ! je fus comme fou…

Oh ! je fus comme fou… – Le texte

IV


Oh ! je fus comme fou dans le premier moment,
Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement.
Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,
Pères, mères, dont l’âme a souffert ma souffrance,
Tout ce que j’éprouvais, l’avez-vous éprouvé ?
Je voulais me briser le front sur le pavé ;
Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,
Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
Et je n’y croyais pas, et je m’écriais : Non !
— Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom
Qui font que dans le cœur le désespoir se lève ? —
Il me semblait que tout n’était qu’un affreux rêve,
Qu’elle ne pouvait pas m’avoir ainsi quitté,
Que je l’entendais rire en la chambre à côté,
Que c’était impossible enfin qu’elle fût morte,
Et que j’allais la voir entrer par cette porte !

Oh ! que de fois j’ai dit : Silence ! elle a parlé !
Tenez ! voici le bruit de sa main sur la clé !
Attendez ! elle vient ! Laissez-moi, que j’écoute !
Car elle est quelque part dans la maison sans doute !

Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.

Ce détail d'un dessin de Victor Hugo représente un sultan assis, enveloppé dans sa toge, sous des arcades, où l'on peut apercevoir des têtes empalées et, au loin, derrière, le sommet de deux tours.

XVI. Le bout de l’oreille

Le bout de l’oreille – Les références

Les Quatre Vents de l’espritLe Livre satirique – Le Siècle ;
Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor Hugo, Poésie III, p 1139.

Le bout de l’oreille – L’enregistrement

Je vous invite à écouter Le bout de l’oreille, un poème du recueil Les Quatre Vents de l’esprit, du Livre satirique – Le Siècle, de Victor Hugo.

Le bout de l’oreille


Le bout de l’oreille – Le texte

XVI
Le bout de l’oreille


J’ai ri d’abord.

J’étais dans mon champ plein de roses.

J’errais. Âme attentive au clair-obscur des choses,
Je vois au fond de tout luire un vague flambeau.
C’était le matin, l’heure où le bois se fait beau,
Où la nature semble une immense prunelle
Éblouie, ayant Dieu presque visible en elle.
Pour faire fête à l’aube, au bord des flots dormants,
Les ronces se couvraient d’un tas de diamants ;
Les brins d’herbe coquets mettaient toutes leurs perles ;
La mer chantait ; les geais causaient avec les merles ;
Les papillons volaient du cytise au myrtil.
Entre un ami. — Bonjour. Savez-vous ? me dit-il,
On vient de vous brûler sur la place publique.
— Où ça ? ― Dans un pays honnête et catholique.
— Je le suppose. ― Peste ! Ils vous ont pris vivant
Dans un livre où l’on voit le bagne et le couvent,
Vous ont brûlé, vous diable et juif, avec esclandre,
Ensuite ils ont au vent fait jeter votre cendre.
— Il serait peu décent qu’il en fût autrement.
Mais quand ça ? ― L’autre jour. En Espagne. — Vraiment.
— Ils ont fait cuire au bout de leur grande pincette
Myriel, Jean ValJean, Marius et Cosette,
Vos Misérables, vous, toute votre âme, enfin.
Vos êtes un de ceux dont Escobar a faim.
Vous voilà quelque peu grillé comme Voltaire.
— Donc j’ai chaud en Espagne et froid en Angleterre.
Tel est mon sort. ― La chose est dans tous les journaux.
Ah ! Si vous n’étiez pas chez ces bons huguenots !
L’ennui, c’est qu’on ne peut jusqu’ici vous poursuivre.
Ne pouvant rôtir l’homme, on a flambé le livre.
— C’est le moins. ― Vous voyez d’ici tous les détails.
De gros bonshommes noirs devant de grands portails,
Un feu, de quoi brûler une bibliothèque.
— Un évêque m’a fait cet honneur ! ― Un évêque ?
Morbleu ! Pour vous damner ils se sont assemblés,
Et ce n’est pas un seul, c’est tous. ― Vous me comblez. —
Et nous rions.

Et puis je rentre, et je médite.

Ils en sont là.

Du temps de Vénus Aphrodite,

Parfois, seule, écoutant on ne sait quelles voix,
La déesse errait nue et blanche au fond des bois ;
Elle marchait tranquille, et sa beauté sans voiles,
Ses cheveux faits d’écume et ses yeux faits d’étoiles,
Étaient dans la forêt comme une vision ;
Cependant, retenant leur respiration,
Voyant au loin passer cette clarté, les faunes
S’approchaient ; l’œgipan, le satyre aux yeux jaunes,
Se glissaient en arrière ivres d’un vil désir,
Et brusquement tendaient le bras pour la saisir,
Et le bois frissonnait, et la surnaturelle,
Pâle, se retournait sentant leur main sur elle.
Ainsi, dans notre siècle aux mirages trompeurs,
La conscience humaine a d’étranges stupeurs ;
Lumineuse, elle marche en notre crépuscule,
Et tout à coup, devant le faune, elle recule.
Tartuffe est là, nouveau Satan d’un autre éden.
Nous constatons dans l’ombre, à chaque instant, soudain,
Le vague allongement de quelque griffe infâme
Et l’essai ténébreux de nous prendre notre âme.
L’esprit humain se sent tâté par un bourreau.
Mais doucement. On jette au noir quemadero
Ce qu’on peut, mais plus tard on fera mieux peut-être,
Et votre meurtrier est timide ; il est prêtre.
Il vous demanderait presque permission.
Il allume un brasier, fait sa procession,
Met des bûches au feu, du bitume au cilice,
Soit ; mais si gentiment qu’après votre supplice,
Vous riez.

Grillandus n’est plus que Loyola.

Vous lui dites : ma foi, c’est drôle. Touchez là.

Eh bien, riez. C’est bon. Attendez, imbéciles !
Lui qui porte en ses yeux l’âme des noirs Basiles,
Il rit de vous voir rire. Il est Vichnou, Mithra,
Teutatès, et ce feu pour rire grandira.
Ah ! Vous criez : – Bravo ! Ta rage est ma servante.
Brûle mes livres. Bien, très bien. Pousse à la vente !
Et lui songe. Il se dit : — La chose a réussi.
Quand le livre est brûlé, l’écrivain est roussi.
La suite à demain. — Vous, vous raillez. Il partage
Votre joie, avec l’air d’un prêtre de Carthage.
Il dit : leur cécité toujours me protégea.
Sa mâchoire, qui rit encor, vous mord déjà.
N’est-ce pas ? Ce brûleur avec bonté nous traite,
Et son autodafé n’est qu’une chaufferette !
Ah ! Les vrais tourbillons de flamme auront leur tour.
En elle, comme un œuf contient le grand vautour,
La petite étincelle a l’incendie énorme.
Attendez seulement que la France s’endorme,
Et vous verrez.

Peut-on calculer le chemin

Que ferait pas à pas, hier, aujourd’hui, demain,
L’effroyable tortue avec ses pieds fossiles ?
Qui sait ? Bientôt peut-être on aura des conciles !
On entendra, qui sait ? Un homme dire à Dieu :
— L’infaillible, c’est moi. Place ! Recule un peu.
Quoi ! Recommence-t-on ? Ciel ! Serait-il possible
Que l’homme redevînt pâture, proie et cible !
Et qu’on revît les temps difformes ! Qu’on revît
Le double joug qui tue autant qu’il asservit !
Qu’on revît se dresser sur le globe, vil bouge,
Près du sceptre d’airain la houlette en fer rouge !
Nos pères l’ont subi, ce double pouvoir-là !
Nuit ! Mort ! Melchisedech compliqué d’Attila !
Ils ont vu sur leurs fronts, eux parias sans nombre,
Le côte à côte affreux des deux spectres dans l’ombre ;
Ils entendaient leur foudre au fond du firmament,
Moins effrayante encor que leur chuchotement.
— Prends les peuples, César. ― Toi, Pierre, prends les âmes.
— Prends la pourpre, César. ― Mais toi, qu’as-tu ? ― Les flammes.
— Et puis ? ― Cela suffit. ― Régnons.

Âges hideux !

L’homme blanc, l’homme sombre. Ils sont un. Ils sont deux.
Là le guerrier, ici le pontife ; et leurs suites,
Confesseurs, massacreurs, tueurs, bourreaux, jésuites !
Ô deuil ! sur les bûchers et les sanbenitos
Rome a, quatre cents ans, braillé son vil pathos,
Jetant sur l’univers terrifié qui souffre
D’une main l’eau bénite et de l’autre le soufre.
Tous ces prêtres portaient l’affreux masque aux trous noirs ;
Leurs mitres ressemblaient dans l’ombre aux éteignoirs ;
Ils ont été la Nuit dans l’obscur moyen âge ;
Ils sont tout prêts à faire encor ce personnage,
Et jusqu’en notre siècle, à cette heure engourdi,
On les verrait, avec leur torche en plein midi,
Avec leur crosse, avec leurs bedeaux, populace,
Reparaître et rentrer, s’ils trouvaient de la place
Pour passer, ô Voltaire, entre Jean-Jacque et toi !

Non, non, non ! Reculez, faux pouvoir, fausse foi !
Oh ! la Rome des frocs ! oh ! l’Espagne des moines !
Disparaissez ! Prêcheurs captant les patrimoines !
Bonnets carrés ! camails ! capuchons ! clercs ! abbés !
Tas d’horribles fronts bas, tonsurés ou nimbés !
Ô mornes visions du tison et du glaive !
Exécrable passé qui toujours se relève
Et sur l’humanité se dresse menaçant !
Saulx-Tavanne, écumant une écume de sang,
Criant : Égorgez tout ! Dieu fera le triage !
La juive de seize ans brûlée au mariage
De Charles deux avec Louise d’Orléans
Et dans l’autodafé plein de brasiers béants
Offerte aux fiancés comme un cierge de noce ;
Campanella brisé par l’église féroce ;
Jordan Bruno lié sous un ruisseau de poix
Qui ronge par sa flamme et creuse par son poids ;
D’Albe qui dans l’horreur des bûchers se promène
Séchant sa main sanglante à cette braise humaine ;
Galilée abaissant ses genoux repentants ;
La place d’Abbeville où Labarre à vingt ans,
Pour avoir chansonné toute cette canaille,
Eut la langue arrachée avec une tenaille,
Et hurla dans le feu, tordant ses noirs moignons ;
Le marché de Rouen dont les sombres pignons
Ont le rouge reflet de ton supplice, ô Jeanne !
Huss brûlé par Martin, l’aigle tué par l’âne ;
Farnèse et Charles-Quint, Grégoire et Sigismond,
Toujours ensemble assis comme au sommet d’un mont,
À leurs pieds toute l’âme humaine épouvantée
Sous cet effrayant Dieu qui fait le monde athée ;
Ce passé m’apparut ! Vous me faites horreur,
Croulez, toi monstre pape, et toi monstre empereur !

Ce détail d'un dessin de Victor Hugo donne à voir le regard du vieil esprit de nuit, d'ignorance et de haine.

XXXI. Le vieil esprit de nuit, d’ignorance et de haine…

Le vieil esprit de nuit, d’ignorance et de haine… – Les références

Les Quatre Vents de l’espritLe Livre satirique – Le Siècle ;
Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor Hugo, Poésie III, p 1167.

Le vieil esprit de nuit, d’ignorance et de haine… – L’enregistrement

Je vous invite à écouter Le vieil esprit de nuit, d’ignorance et de haine…, un poème du recueil Les Quatre Vents de l’esprit, du Livre satirique – Le Siècle, de Victor Hugo.
Il est précédé de XXX. Idolâtries et philosophies, non encore enregistré sur ce site, et suivi de XXXII. Parfois c’est un devoir de féconder l’horreur….

Le vieil esprit de nuit, d’ignorance et de haine…


Le vieil esprit de nuit, d’ignorance et de haine… – Le texte

XXXI


Le vieil esprit de nuit, d’ignorance et de haine
Des clous de Jésus-Christ forge à l’homme une chaîne,
Change l’enfant candide et pur en nain vieillot,
Lie au bûcher Jean Huss et Morus au billot,
Frappe de sa férule Horace, et, si Voltaire
Et Rousseau font du bruit en classe, il les fait taire.
Il donne sur les doigts du bon Dieu stupéfait.
Il refroidit les fronts que l’aube réchauffait,
Il insulte le ciel dans la femme, et le nie
Dans l’astre, dans la fleur, dans l’art, dans le génie.
L’éteignoir sur les yeux, la torche au poing, boudeur,
Sournois, pédant, féroce, il aspire l’odeur
De la pensée éteinte et de la chair brûlée.
Il fait mettre à genoux le vieillard Galilée
Sur la terre qui tourne et devant le soleil.
Sur l’œil qui veut s’ouvrir il verse le sommeil.
Il tient dans ses dents l’âme humaine, et la grignote.
Il inspire Nisard, Veuillot, Planche, Nonotte,
Laisse derrière lui tout cœur mort et glacé,
Et l’herbe ne croît plus où son âne a passé.

Assassinat

Le vieil esprit de nuit, d’ignorance et de haine a frappé, le 7 janvier 2015, jour d’enregistrement et de mise en ligne de ce poème. Des hommes de pensée, des créateurs, des artistes, des êtres humains ont été assassinés par ses soudards. Le 13 novembre 2015, les assassins, les adeptes de ce vieil esprit de nuit recommencent.

Une barque à voile s'éloigne d'un village en bord de berge.

I. À ma fille

À ma fille – Les références

Les contemplationsLivre premier : Aurore ;
Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor HugoPoésie II, p 258.

À ma fille – L’enregistrement

Je vous invite à écouter À ma fille, premier poème du livre premier, Aurore, des Contemplations, de Victor Hugo.
Il est suivi de II. Le poëte s’en va….

À ma fille


À ma fille – Le texte

I
À ma fille


Ô mon enfant, tu vois, je me soumets.
Fais comme moi : vis du monde éloignée ;
Heureuse ? non ; triomphante ? jamais.
— Résignée ! —

Sois bonne et douce, et lève un front pieux.
Comme le jour dans les cieux met sa flamme,
Toi, mon enfant, dans l’azur de tes yeux
Mets ton âme !

Nul n’est heureux et nul n’est triomphant.
L’heure est pour tous une chose incomplète ;
L’heure est une ombre, et notre vie, enfant,
En est faite.

Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
Pour être heureux, à tous, — destin morose ! —
Tout a manqué. Tout, c’est-à-dire, hélas !
Peu de chose.

Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
Dans l’univers chacun cherche et désire :
Un mot, un nom, un peu d’or, un regard,
Un sourire !

La gaîté manque au grand roi sans amours ;
La goutte d’eau manque au désert immense.
L’homme est un puits où le vide toujours
Recommence.

Vois ces penseurs que nous divinisons,
Vois ces héros dont les fronts nous dominent,
Noms dont toujours nos sombres horizons
S’illuminent !

Après avoir, comme fait un flambeau,
Ébloui tout de leurs rayons sans nombre,
Ils sont allés chercher dans le tombeau
Un peu d’ombre.

Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,
Prend en pitié nos jours vains et sonores.
Chaque matin, il baigne de ses pleurs
Nos aurores.

Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas,
Sur ce qu’il est et sur ce que nous sommes ;
Une loi sort des choses d’ici-bas,
Et des hommes !

Cette loi sainte, il faut s’y conformer,
Et la voici, toute âme y peut atteindre :
Ne rien haïr, mon enfant ; tout aimer,
Ou tout plaindre !

Paris, octobre 1842.

Ce détail d'un dessin de Victor Hugo représente un village dans la brume surmonté sur sa gauche d'une sorte de soleil noir (qui est en fait l'arrondi du chapeau d'un champignon).

V. À André Chénier

À André Chénier – Les références

Les contemplationsLivre premier : Aurore ;
Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor HugoPoésie II, p 260.

À André Chénier – L’enregistrement

Je vous invite à écouter Vieille chanson du jeune temps, un poème des Contemplations, Aurore, de Victor Hugo.
Il est précédé de IV. Le firmament est plein… et suivi de VI. La vie aux champs.

À André Chénier


À André Chénier – Le texte

V
À André Chénier


Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier,
Prendre à la prose un peu de son air familier.
André, c’est vrai, je ris quelquefois sur la lyre.
Voici pourquoi. Tout jeune encor, tâchant de lire
Dans le livre effrayant des forêts et des eaux,
J’habitais un parc sombre où jasaient des oiseaux,
Où des pleurs souriaient dans l’œil bleu des pervenches ;
Un jour que je songeais seul au milieu des branches,
Un bouvreuil qui faisait le feuilleton du bois
M’a dit : « Il faut marcher à terre quelquefois.
« La nature est un peu moqueuse autour des hommes ;
« Ô poëte, tes chants, ou ce qu’ainsi tu nommes,
« Lui ressembleraient mieux si tu les dégonflais.
« Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets.
« L’azur luit, quand parfois la gaîté le déchire ;
« L’Olympe reste grand en éclatant de rire ;
« Ne crois pas que l’esprit du poëte descend
« Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant.
« Ce n’est pas un pleureur que le vent en démence ;
« Le flot profond n’est pas un chanteur de romance ;
« Et la nature, au fond des siècles et des nuits,
« Accouplant Rabelais à Dante plein d’ennuis,
« Et l’Ugolin sinistre au Grandgousier difforme,
« Près de l’immense deuil montre le rire énorme. »

Les Roches, juillet 1830.

Ce détail d'un dessin de Victor Hugo représente la tête rougissante d'une jeune femme aux joues roses.

XIX. Vieille chanson du jeune temps

Vieille chanson du jeune temps – Les références

Les contemplationsLivre premier : Aurore ;
Collection Bouquins, Robert Laffont, Œuvres complètes de Victor HugoPoésie II, p 285.

Vieille chanson du jeune temps – L’enregistrement

Je vous invite à écouter Vieille chanson du jeune temps, un poème des Contemplations, Aurore, de Victor Hugo.
Il est précédé de XVIII. Les oiseaux et suivi de XX. À un poëte aveugle.

Vieille chanson du jeune temps


Vieille chanson du jeune temps – Le texte

XIX
Vieille chanson du jeune temps


Je ne songeais pas à Rose ;
Rose au bois vint avec moi ;
Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi.

J’étais froid comme les marbres ;
Je marchais à pas distraits ;
Je parlais des fleurs, des arbres ;
Son œil semblait dire : « Après ? »

La rosée offrait ses perles,
Le taillis ses parasols ;
J’allais ; j’écoutais les merles,
Et Rose les rossignols.

Moi, seize ans, et l’air morose ;
Elle vingt ; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose
Et les merles me sifflaient.

Rose, droite sur ses hanches,
Leva son beau bras tremblant
Pour prendre une mûre aux branches ;
Je ne vis pas son bras blanc.

Une eau courait, fraîche et creuse,
Sur les mousses de velours ;
Et la nature amoureuse
Dormait dans les grands bois sourds.

Rose défit sa chaussure,
Et mit, d’un air ingénu,
Son petit pied dans l’eau pure ;
Je ne vis pas son pied nu.

Je ne savais que lui dire ;
Je la suivais dans le bois,
La voyant parfois sourire
Et soupirer quelquefois.

Je ne vis qu’elle était belle
Qu’en sortant des grands bois sourds.
« Soit ; n’y pensons plus ! » dit-elle.
Depuis, j’y pense toujours.

Paris, juin 1834.